Une longue histoire d’amour

Mgr André DelepoulleLe père Delepoulle vient de fêter ses 96 ans et célébrera, le 30 septembre prochain, ses 70 ans de sacerdoce. Le mot fidélité lui convient bien comme l’a écrit Mgr Ulrich, archevêque de Lille, «C’est l’histoire d’une fidélité, en premier au Christ (…), à tous ceux qui peuplent ce territoire de Flandre maritime (…), à l’Église enfin, qu’il a cherché à rendre plus familière à tous ceux qu’elle désire servir» en introduction au livre de mémoires Le père André Delepoulle et les Dunkerquois, une longue histoire d’amour.

Père Delepoulle, pourriez vous retracer ce parcours qui vous a amené à cette longue fidélité : presque 70 ans de ministère à Dunkerque ?

Au Séminaire où j’ai fait mes études, la dernière année, la 5e à l’époque, celle du diaconat, nous étions dans un bâtiment très éloigné des bâtiments principaux. Il y avait dans ce séminaire une chapelle avec un oratoire dédié à la Vierge fidèle, et quand je suis arrivé à Dunkerque j’ai retrouvé cette appellation virgo fidelis au plafond de la petite chapelle Notre-Dame-des-Dunes. C’était un signe… Pour nous, futurs prêtres, le diaconat est l’engagement définitif dans le célibat par lequel, tout pêcheurs que nous sommes, nous promettions de nous consacrer corps et âme au Seigneur, à l’Évangile, au monde d’une manière totale et irréversible. Pour fortifier cet engagement, dans la fidélité absolue, nous avions besoin du secours de la grâce, et de l’accompagnement de la Vierge Marie, la Vierge fidèle jusqu’au bout, jusqu’au pied de la Croix.

Puis vous avez été nommé à Dunkerque, qui devait se reconstruire juste après la guerre…
J’ai été condamné à la fidélité à cette cité, et à l’Église au cœur de cette cité, par les circonstances. J’étais vicaire dans la Cité des Glacis, faite de baraquements pour les Dunkerquois revenant dans leur ville dont ils avaient été expulsés, avec le curé qui habitait lui aussi un baraquement. Le Seigneur lui-même habitait un baraquement dans une chapelle en bois édifiée à la hâte. Nous faisions corps avec cette population, partageant leurs conditions de vie. Au bout de cinq années, où la fidélité était facile vu le contexte, j’ai été nommé à Lille aumônier  de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. J’ai écrit à l’évêque, à l’époque, le cardinal Liénart, que je souhaitais rester à Dunkerque. Mais la fidélité à cette population éprouvée est devenue fidélité à mon évêque, à qui le jour de l’ordination j’ai promis obéissance, qui comprenait un dialogue avant la décision finale.
Après deux ans à Lille, alors que je n’avais rien demandé, le cardinal m’a demandé de revenir à Dunkerque. Je n’ai pas eu beaucoup de peine à accepter, étant donné les liens qui s’étaient noués et la pastorale que j’avais vécue. Ma mission a consisté pendant huit ans à soutenir voire à coordonner les différents mouvements apostoliques et services de l’Église diocésaine, puis à succéder à l’archiprêtre de l’époque. Me voici à nouveau au service de toute la population. Bref, j’ai été invité à une nouvelle fidélité à l’ensemble de la population, avec des relations avec les communes, les maires, les responsables de la cité, les syndicats, les associations, etc.
Ces années ont été très riches avec la Mission ouvrière, les prêtres ouvriers…
La Mission ouvrière a été un très grand moment pour moi, pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’y croyais personnellement fortement. Dans la Cité des Glacis, j’avais pris conscience de la vérité d’un livre de cette époque, La France pays de mission ? J’avais d’ailleurs été tenté de rejoindre la Mission de France. Une deuxième raison pour laquelle cette période a été très forte pour consolider ma fidélité, c’est que j’ai été amené du fait de mes responsabilités à être très proche du cardinal Liénart. Tout le monde s’accorde à dire qu’il était un très grand évêque, et j’ai eu la grâce de pouvoir l’écouter et de bénéficier de son accueil. Enfin, au moment de la crise des prêtres ouvriers, quand ils ont dû cesser provisoirement leur travail en raison de décisions prises à Rome, on a vu les militants de l’Action catholique, les paroisses en milieu populaire porter le souci de répandre la Bonne Nouvelle et surmonter cette épreuve avec la grâce de Dieu.

Pour moi, la fidélité, c’est l’attachement au Seigneur qui m’a appelé malgré mes misères personnelles : il m’a dit «Viens et suis-moi».

Vous avez aussi traversé des périodes plus turbulentes, avec le départ de plusieurs prêtres. Comment êtes-vous resté fidèle ?
J’ai connu des prêtres qui ont quitté le ministère. J’estimais que le monde connaissait une tempête forte. Pensons à mai juin 1968. Dans cette tempête, les prêtres étaient en première ligne au contact de chacun. Des prêtres ont été emportés, et je n’ai pas le droit de les juger, mais le devoir de les aimer, et, dans une certaine mesure, de les accompagner. Mais leur départ reste une grande épreuve. Pour moi, la fidélité, c’est l’attachement au Seigneur qui m’a appelé malgré mes misères personnelles : il m’a dit «Viens et suis-moi». C’est un attachement à la personne du Seigneur qui a dit à ses prêtres «Vous n’êtes pas mes serviteurs, mais mes amis», et, pour moi, la fidélité et l’amour ou l’amitié, ça va ensemble. J’avais des parents très amoureux, c’était beau tout simplement. Quand je vois sur la digue les vieux couples avancer, discutant, pleins de tendresse, je me réjouis. C’est beau la fidélité. Et Dieu nous est fidèle. S’il y a une fidélité sur laquelle on peut  compter, c’est celle du Seigneur qui jamais ne nous abandonne. Depuis notre naissance, Dieu nous est fidèle jour après jour dans les joies et surtout dans les moments d’épreuves. Il nous soutient, nous aide.

Et aujourd’hui ?
En 1994, je suis devenu prêtre aîné. J’aime beaucoup cette expression, plutôt que prêtre en retraite, parce qu’un prêtre n’est jamais en retraite. Il peut avoir des activités très allégées, il cesse d’avoir des responsabilités lourdes, mais il continue, s’il le veut, de servir l’Église, toujours dans la fidélité. Finalement, ma vie est une vie ordinaire, mais dans des circonstances exceptionnelles en raison de la durée des postes que j’ai occupés, du contexte de la reconstruction puis des grandes étapes vécues par le Dunkerquois, du plein-emploi à la crise, jusqu’à la renaissance aujourd’hui. Mais ma vie a été celle de tous les prêtres. J’ai été le témoin de leur ardeur apostolique, de leurs soucis, de leurs joies.

Propos recueillis par François
Lefebvre
et Loïc Figoureux

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