Que signifie l’eucharistie pour les chrétiens ?

1ère partie – vendredi 20 mars 2020

En ces temps douloureux où les messes sont suspendues, Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris propose de réfléchir sur ce que signifie l’eucharistie l’eucharistie pour les chrétiens, comment et en quoi elle est « source et sommet de la vie chrétienne » (Concile Vatican II, Lumen Gentium n° 11). Il ne s’agit pas de combler une frustration légitime mais d’augmenter notre soif de la vie divine et de ce Corps du Christ qui se livre à nous et qu’il convient de recevoir avec amour et respect. Puisse ce temps de désert nous introduire dans la fidélité à ce rendez-vous d’amour hebdomadaire, tellement oublié par les chrétiens, hélas.

« Où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6, 21). Cette parole de Jésus nous invite à chercher la priorité de nos vies. Chacun possède une motivation première qui est le moteur de ses actes. Chacun agit aussi en vue d’une fin considérée comme la valeur suprême à laquelle tout est ordonné, ce que le Christ appelle notre « trésor ». Pour un chrétien, ce trésor c’est le Christ lui-même, Verbe de Dieu, expression parfaite de l’Amour du Père. Le Christ nous élève jusqu’à la communion divine et nous donne la Vie même de Dieu dans le baptême. Nous sommes un écrin destiné à recevoir le plus beau des bijoux : le Fils de Dieu.

Ce trésor se reçoit chaque jour dans l’eucharistie. À la messe, le « Verbe se fait chair » pour habiter de sa Vie nos vies sans sève et sans avenir. Pour nous, le « Verbe se fait chair » comme en Marie, la Vierge qui a offert sa liberté à l’Amour pour que, comme elle, nous le partagions au monde. Oui, la messe est le « trésor » de la vie chrétienne, parce que le Christ est le « trésor » du chrétien. Puissions-nous y placer notre cœur et retrouver le trésor laissé par le Seigneur. Comprendre la signification profonde de la messe nous aidera à répondre à l’appel de son Amour : « Faites ceci en mémoire de moi ».

2e partie – samedi 21 mars 2020

Il est utile d’explorer le vocabulaire employé pour désigner ce que nous faisons à la suite du Seigneur.

La Messe : Ce nom n’est pas employé dans l’Eglise primitive. Il apparaît aux Ve-VIe siècles. Il vient du latin missa tiré du verbe mittere qui veut dire envoyer. En effet, à la fin de la messe, le prêtre dit en latin : « ite missa est », qui a donné en italien : « la messa è finita » qui peut avoir deux significations : « la prière est envoyée à Dieu » ou bien « vous pouvez vous retirer ». À cette époque, il passe de son sens originel de renvoi à celui de célébration liturgique propre à l’eucharistie. Ce mot de messe est celui retenu pour désigner cette célébration particulière propre aux chrétiens qui se réunissent autour du Corps et du Sang de Jésus donné en partage.

La Fraction du pain : Dans les premiers temps, on trouve pour désigner la messe l’expression “fraction du pain”. Dans les actes des Apôtres l’eucharistie est désignée sous ce terme : « Ils se montraient assidus à l’enseignement des Apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42). Il semble bien qu’au départ, la liturgie de l’eucharistie célébrée le jour du Seigneur, c’est-à-dire le dimanche, s’accompagne d’un repas fraternel. L’expression « fraction du pain » a pu désigner aussi bien la liturgie que ce repas fraternel ou encore l’ensemble des deux.

L’Eucharistie : Ce mot vient du grec eucharistein qui veut dire « action de grâces » ou « rendre grâce ». On a longtemps voulu le dissocier du verbe grec eulogein, qui veut dire « bénir » ou « prononcer une bénédiction », pour distinguer la liturgie chrétienne de la liturgie de la synagogue. Dans le traité d’Hippolyte « contre les hérésies » (chapitre 14), l’auteur oppose la bénédiction juive à l’eucharistie chrétienne : « Les Juifs ont rendu gloire au Père, mais ils ne lui ont pas rendu grâce, parce qu’ils n’ont pas reconnu le Fils ». Cette distinction entre la louange et l’action de grâces semble artificielle car, dans la Bible, les psaumes le montrent déjà : quand le croyant chante la louange de Dieu et le bénit, dans le même temps, il élève vers lui son action de grâce. La bénédiction monte vers Dieu, parce qu’il se révèle digne de louange dans les merveilles de sa Création. La bienveillance prodiguée à son peuple entraîne en retour l’action de grâce pour le remercier de ses bienfaits.

3e partie – dimanche 22 mars 2020

Comment comprendre l’origine ?

Si, dès les commencements du christianisme, l’eucharistie a constitué le coeur de la vie chrétienne, c’est un rite absolument nouveau qui s’insère dans une tradition juive très ancienne.

Quatre récits font mention de l’institution de l’eucharistie par Jésus de Nazareth : Trois viennent des évangiles, un d’une lettre de Saint Paul aux Corinthiens : Mt 26, 26-29 ; Mc 14, 22-25 ; Lc 22, 15-20 ; 1 Co 11, 23 s. Pour comprendre la messe il faut se rappeler que Jésus a célébré la sainte Cène au cours d’un repas. Il a donc prononcé toutes les bénédictions qui accompagnaient ce repas.

Le repas commence par un lavement des mains rituel auquel, d’ailleurs, le Christ fait allusion auprès des pharisiens. Ensuite, quand s’il s’agit d’un repas de fête, chaque arrivant boit à son tour une première coupe de vin. Il prononce la bénédiction suivante : « Bénis sois-tu, Seigneur, notre Dieu, roi des siècles, qui nous donnes ce fruit de la vigne ». Le repas commence officiellement quand le père de famille ou le président de la communauté rompt le pain. Il le distribue entre les convives avec cette nouvelle bénédiction : « Béni sois-tu, Seigneur, notre Dieu, roi des siècles, qui fait produire le pain à la terre ». Les plats et les coupes sont ensuite servis et chacun prononce les bénédictions appropriées. S’il s’agit d’un repas de Pâques, la différence vient des plats servis : les herbes amères et l’agneau. En outre, on y ajoute la récitation dialoguée de la « haggadah » qui explique l’origine et le sens de la fête de Pâques.

Enfin, le rite essentiel est la grande bénédiction de la fin du repas.
À ce moment, une lampe est introduite, souvent par la mère de famille. Elle est bénie en évoquant la création des luminaires (on retrouve ce rite dans l’usage chrétien du lucernaire et du cierge pascal lors de la Vigile). L’encens est brûlé, accompagné lui aussi d’une bénédiction.

4e partie – lundi 23 mars 2020

C’est alors qu’il y avait le second lavement des mains général.

Celui qui préside reçoit l’eau des mains du plus jeune des convives.

Ensuite, il prend la coupe mêlée de vin et d’eau, et invite les assistants à s’associer à son action de grâce : « Rendons grâce à notre Dieu, qui nous a nourri de son abondance »

Les convives répondent : « Béni soit celui dont l’abondance nous a nourri et dont la bonté nous fait vivre ». Le président dit ensuite trois bénédictions. La première est une bénédiction pour la nourriture et pour la Création. La deuxième bénédiction porte sur la terre promise et sur le don de la loi. La troisième est une supplication pour que se renouvelle l’action créatrice par la venue du Messie et l’établissement du règne de Dieu.

Il y a une forme festive très intéressante pour nous :

« Notre Dieu et le Dieu de nos pères, que le mémorial de nous-mêmes, et de nos pères, le mémorial de Jérusalem, ta cité, le mémorial du Messie, le fils de David, ton serviteur, et le mémorial de ton peuple, de toute la maison d’Israël, se lève et vienne ».

L’emploi du terme de mémorial, en hébreu « zikkaron », est capital. Pour le juif le mémorial n’est pas un simple souvenir qu’il faut faire surgir dans la mémoire. Ce n’est pas non plus une cérémonie officielle pour ne pas oublier un événement qui marque notre histoire, comme lorsque nous réanimons la flamme du soldat inconnu tous les ans à l’Arc de Triomphe. Le mémorial, que Jésus évoque quand il dit : « Faites ceci en mémoire de moi », est un acte sacré qui rend présent, devant Dieu et pour Dieu, quelqu’un ou quelque chose. Faire mémoire des œuvres de Dieu c’est se mettre en sa Présence. La mémoire de Dieu ne se vit jamais au passé. L’agir du Dieu éternel et vivant est toujours d’actualité. L’alliance de Dieu avec son peuple s’actualise dans le mémorial. Lorsque Jésus fait mémoire de la Pâque juive, il manifeste que le passage vers la libération se vit désormais à travers son corps et son sang, à travers le don qu’il fait de sa vie. A travers cet accomplissement dans la chair c’est tout l’homme et tout homme qui est concerné.

5e partie – mardi 24 mars 2020

Nous pouvons raisonnablement connaître le déroulement de la Sainte Cène. Dans le récit de Saint Luc, Jésus bénit deux coupes. Une bonne connaissance des bénédictions des repas juifs permet de le comprendre. En effet Jésus prend une première coupe en rendant grâce et en disant : « Prenez ceci et partagez entre vous ; car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu » (Lc 22, 17-18).

Quand Jésus bénit le pain et que les disciples répondent amen, il le rompt et, en le faisant circuler, il dit : « Prenez ceci est ma chair » et même probablement en araméen : « Ceci mon corps ». C’est bien ce que nous retrouvons dans les quatre descriptions de l’institution de l’eucharistie. Au cours de la sainte Cène, c’est probablement Jean qui a porté l’eau à Jésus pour le second lavement des mains. Le Christ remplace le lavement des mains par le lavement des pieds qu’il effectue lui-même, comme nous le rapporte l’évangile de St Jean, pour signifier l’amour humble de celui qui est « venu non pour être servi, mais pour servir » (Mt 20, 28). De même, à la a fin du repas, prenant la coupe préparée, Jésus prononce les trois bénédictions usuelles. En faisant circuler la coupe, Jésus a dû prononcer cette expression hébraïque : « dam beriti », ou araméenne « adam keyami » (sang de mon alliance) que l’évangile grec a rendu exactement quant au sens : « Ceci est mon sang, de l’alliance, répandu pour vous ». Les paroles de Jésus qui suivent la bénédiction pourraient être traduites exactement par : « Faites ceci comme mon mémorial ». Il nous est apparu très important de revisiter les gestes de Jésus pour comprendre sur quoi se fonde la structuration de la messe. Cela permet d’entrer véritablement dans l’intelligence de l’acte posé par le Christ aujourd’hui encore et de dépasser les vaines querelles liturgiques un peu stériles qui divisent aujourd’hui encore les chrétiens et font tant de mal. Il est toujours important de retrouver la source afin d’être plus fidèle à notre Seigneur.

6e partie – mercredi 25 mars 2020

Au tout commencement du christianisme, les disciples de Jésus sont des juifs qui continuent à pratiquer leur religion. Ils participent donc à la liturgie de la synagogue avec les grandes bénédictions : la première conduit à la prière des anges décrite dans le prophète Isaïe : la Qeduschah (notre « Saint, saint, saint le Seigneur »…), la deuxième qui précède le Schemah (« Ecoute Israël le Seigneur notre Dieu est l’Unique »…), et enfin la troisième qui constitue l’ensemble de la Tefillah (la prière des dix-huit bénédictions). Le lendemain du sabbat, le chrétien célèbre le repas eucharistique avec ses trois bénédictions qui incluent la récitation liturgique de l’institution par Jésus (la consécration). Nous avons de bonnes raisons de croire que la liturgie eucharistique s’accompagnait d’un repas fraternel nommé « agapes ». Quand la liturgie se sépare du repas fraternel et que les chrétiens prennent leur autonomie par rapport au culte juif de la synagogue, il se produit une fusion entre les bénédictions synagogales et les bénédictions du repas eucharistique. Mais la grande prière du Schemah centrale dans le culte juif est remplacée par le récit de l’institution de l’eucharistie.

Nous comprenons alors la structure de la messe :

La Préface (« Vraiment il est juste et bon…… » qui correspond à l’action de grâce-bénédiction qui introduit la Queduschah (« Saint, saint, saint le Seigneur… ») et qui vient de la liturgie de la synagogue.

La Prière Eucharistique reprend les bénédictions des repas juifs habitées par les paroles du Christ.

7e partie – jeudi 26 mars 2020

Nous avons quelques textes précieux, qui nous permettent de connaître la façon dont les premiers chrétiens célébraient la messe. Un des textes les plus fameux se trouve dans les apologies de saint Justin, philosophe Syrien établi à Rome, qui vivait au milieu du IIe siècle. Voici ce texte :

« Le jour appelé jour du soleil, tous, qu’ils habitent la ville où la campagne, ont leurs réunions dans un même lieu, (C’est bien le jour du soleil, devenu « Jour du Seigneur » en raison de la Résurrection, que les chrétiens se réunissaient)

Et on lit les mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes aussi longtemps qu’il est possible. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour nous avertir et pour nous exhorter à mettre en pratique ces beaux enseignements. Il s’agit des lectures qui comprennent l’Ancien et le Nouveau Testament et même l’homélie)

Ensuite, nous nous levons tous et nous faisons ensemble des prières. (Ce que nous appelons aujourd’hui la prière universelle)

Puis, lorsque nous avons fini de prier, ainsi que je l’ai déjà dit, on apporte le pain avec le vin et l’eau. (Offertoire). Celui qui préside fait monter au ciel des prières et des actions de grâce, autant qu’il en est capable, et le peuple acclame en disant « Amen ». (Prière eucharistique)

Puis, on distribue et on partage à chacun les dons sur lesquels a été prononcée l’action de grâce ; ces dons sont envoyés aux absents par le ministère des diacres. (Communion)

Les fidèles qui sont dans l’aisance et qui veulent donner, donnent librement, chacun ce qu’il veut ; ce qu’on recueille est remis à celui qui préside et c’est lui qui vient en aide aux orphelins et aux veuves, à ceux qui sont dans le besoin par suite de maladies ou pour tout autre cause, aux prisonniers, aux voyageurs étrangers ; bref, il vient en aide à tous les malheureux. (La quête)

C’est le jour du soleil que nous faisons tous notre réunion, d’abord parce que c’est le premier jour, celui où Dieu, à partir des ténèbres et de la matière, créa le monde ; et c’est parce que ce jour-là est encore celui où Jésus-Christ, notre Sauveur, ressuscita d’entre les morts. (Première apologie 65-66) (Notre dimanche)

Ce beau texte, très émouvant, nous montre la façon de célébrer des premières communautés chrétiennes.

Saint Justin, d’origine syrienne, a créé une école de philosophie à Rome. Le terme « jour du soleil » pour désigner le dimanche montre que nous sommes dans un contexte romain.

8e partie – vendredi 27 mars 2020

En scrutant ce récit, nous retrouvons la structure permanente de la messe :

Les deux tables : celle de la parole et celle de la table eucharistique. Le jour de la résurrection, dans le récit des pèlerins d’Emmaüs, on retrouve cette structure. Tout d’abord le Christ ressuscité explique les Écritures. Cela donne à ses auditeurs un « cœur tout brûlant ». Puis, s’arrêtant avec eux à l’auberge, c’est à la « fraction du pain » qu’ils le reconnaissent. La table de la parole prépare nos cœurs. La table eucharistique nous fait voir et recevoir Dieu dans le Corps du Seigneur. Les écrits des prophètes correspondent à l’Ancien Testament de nos premières lectures. Les mémoires des Apôtres sont, bien sûr, les évangiles. L’apport des offrandes, avec le pain, le vin et l’eau, constitue notre offertoire.

Le président est en général l’episcopos, c’est-à-dire l’évêque. Les prières et les actions de grâces qui correspondent à toutes les bénédictions primitives que nous avons vues, semblent récitées par cœur (en tout cas le récit de l’institution) et, peut-être, pour une part, improvisées à partir d’un canevas connu. La liturgie de la parole est donc ancienne. Il est probable qu’elle ait pris la suite du culte synagogal. À cause probablement d’une transmission orale, la fixation écrite des prières liturgiques est assez tardive. C’est au moment du développement des hérésies qu’il est apparu nécessaire de fixer les formes liturgiques dans leurs moindres détails. Il existe entre le IVe siècle et le VIe siècle un grand développement des formules eucharistiques avec cinq grands centres principaux. Louis Bouyer en distingue cinq types : syrien oriental, syrien occidental, alexandrin, romain, gallican et mozarabe.

Ces prières eucharistiques latines et grecques comportent trois points semblables : une place centrale est réservée au récit de l’institution. Immédiatement après ce récit, on fait mémoire du mystère Pascal, c’est-à-dire de la mort et de la résurrection du Christ, ce que nous appelons l’anamnèse. Enfin, on fait mention d’une offrande.

9e partie – samedi 28 mars 2020

Nous devons parler d’une prière très important dans la messe qui s’appelle l’épiclèse. L’épiclèse est une invocation qui, dans la tradition chrétienne, est une adresse à Dieu le Père afin qu’il envoie l’Esprit Saint.

Dans la tradition romaine dite de saint Hippolyte (IIIe siècle), on demande l’Esprit Saint pour obtenir l’unité de l’Eglise. Les prières eucharistiques antiochienne et de Jérusalem (IVe et Ve siècle) intègrent une épiclèse qui demande l’Esprit pour la conversion du pain et du vin en Corps et Sang du Christ. La prière eucharistique de saint Jean Chrysostome (patriarche de Constantinople au IVe siècle) dit dans son épiclèse que le pain et le vin sont changés en Corps et Sang du Christ. Cependant, à Milan, au temps de saint Ambroise (IVe siècle), ce sont les paroles du Christ prononcées par le prêtre qui ont un rôle consécratoire. Il est même dit que c’est le Christ lui-même qui les prononce (« ipse clamat »), donnant ainsi le fondement théologique de la célébration sacerdotale « in persona christi ». Cette formule signifie que lorsque le prêtre prononce les paroles du Christ « ceci est mon Corps » et « ceci est mon Sang », c’est le Christ qui les dit par sa voix. Nous avons là, malgré cette incertitude du moment de la transformation, la trace de la foi ancienne de la réalité du Corps et du Sang du Christ à la messe, prenant la place du pain et du vin. Nous ne sommes pas dans le domaine purement symbolique de la présence du Seigneur. Ceci fait comprendre comment les anciennes bénédictions juives s’accomplissent parfaitement par la consécration, c’est-à-dire par le récit de l’institution et des paroles que le Christ prononce lui-même dans la bouche du prêtre à chaque eucharistie. Ce n’est plus seulement la bonté de Dieu que l’on implore ou que l’on évoque, c’est le Seigneur lui-même qui se rend présent au cœur de la création « pour que le monde ait la vie et qu’il l’ait en abondance ». Toutes les bénédictions se trouvent ainsi transfigurées par la Présence Réelle. Cela veut dire qu’elles sont porteuses de cet accomplissement vers lequel elles nous cessent de nous référer encore. Aujourd’hui, depuis Vatican II, les prières eucharistiques II, III et IV comportent deux épiclèses. Une avant la consécration pour demander la transformation du pain et du vin en Corps et Sang du Christ et la seconde après l’anamnèse pour l’unité et la sanctification des fidèles recevant les saintes espèces.

10e partie – dimanche 29 mars 2020

Histoire et développement

Au Moyen Âge, il n’y a pas de changement dans la structure de la célébration eucharistique qui s’appelle « messe » chez les latins et « divine liturgie » chez les grecs.

Si la forme ne change pas, en revanche, certaines pratiques se modifient. A partir de l’époque carolingienne, on utilise le pain azyme et on communie dans la bouche.

La communion des fidèles devient moins fréquente. Aussi développe-t-on davantage le culte de la présence réelle : élévation de l’hostie et du calice pour que les fidèles situés derrière le prêtre puissent voir et adorer le Corps et le Sang du Seigneur (à la demande d’ailleurs de ces mêmes fidèles au XIIIè siècle à Paris). L’instauration de la fête du Corps du Christ (la Fête-Dieu) et l’adoration du Saint-Sacrement en dehors de la messe datent de cette époque ainsi que les messes privées dont la célébration est affectée à une intention particulière, pour un vivant ou un défunt. Elles se déroulent devant une assistance réduite. Le dimanche, en effet, la messe est offerte par et pour toute l’assemblée. Ceci demeure encore puisque le droit canon oblige le curé de la paroisse à célébrer le dimanche la messe « pro populo », c’est-à-dire pour tous les paroissiens. Les messes de semaine, à l’assemblée plus réduite, ont conservé la pratique des intentions particulières, même si chaque messe est toujours offerte pour le salut du monde.

Au concile de Trente (1562) la messe est définie comme un sacrifice non sanglant, offert pour les vivants et pour les morts, dans lequel est rendu présent le sacrifice de la croix. « Comme sa mort ne devait pas mettre fin à son sacerdoce, à la dernière Cène, « la nuit » où il fut livré, il voulut laisser à l’Église, son épouse bien-aimée, un sacrifice visible, comme le réclame la nature humaine, où serait représenté le sacrifice sanglant qui allait s’accomplir une unique fois sur la croix, dont le souvenir se perpétuerait jusqu’à la fin des siècles ». (Hébreux 7, 24)

Le concile écarte la possibilité que la messe soit célébrée en langue vulgaire, mais recommande son explication au peuple (XXIIe session, chapitre 8). C’est en 1570 que parut le missel romain réformé par saint Pie V. Il n’apporte pas de changement majeur puisqu’il reprend la liturgie de la messe telle qu’elle se trouvait dans la tradition romaine vers les Xe et XIe siècles. Il adopte la pratique de la messe lue par le prêtre en présence d’une petite assemblée.

La tradition s’origine dans le don que le Seigneur fait de sa vie. Nous n’aurons jamais épuisé le sens de cette action de grâce au Père à laquelle nous sommes associés. Le développement liturgique exprime la façon dont l’Eglise témoigne de cette grâce Eucharistique selon les besoins du peuple et de chaque époque.

11e partie – lundi 30 mars 2020

Le concile Vatican II

Il n’y a pas de texte spécifique sur l’eucharistie. Néanmoins celle-ci est présente dans de nombreux textes. L’eucharistie nous y est présentée comme « source et sommet de la vie chrétienne » (Lumen Gentium n° 11). Les modifications liturgiques expriment la dynamique missionnaire qui caractérise Vatican II. Elles expriment la nécessaire démarche de conversion du peuple de Dieu, son enracinement dans la Parole, sa participation active à l’action de grâce pour que celle-ci devienne missionnaire. Elles portent sur la possibilité d’utiliser la langue vernaculaire (utilisée localement), la réintroduction du rite pénitentiel (acte de réconciliation avec Dieu et avec ses frères : « Je confesse à Dieu »), un cycle de lectures bibliques beaucoup plus élargi, l’homélie, la remise en place de la prière universelle, la concélébration des prêtres, la récitation à voix haute de la prière eucharistique, l’ajout de plusieurs prières eucharistiques comportant une épiclèse, la possibilité de communier au calice en même temps qu’au Corps du Christ. Tout ceci est mis en place pour répondre à une prescription du concile « Les textes et les rites doivent être organisés de telle façon qu’ils expriment avec plus de clarté les réalités saintes qu’ils signifient » (Vatican II, Sacrosanctum concilium n°21) ;

La constitution apostolique « Missale romanum » promulguant le missel romain et signée du pape Paul VI rappelle ce que nous avons écrit plus haut : « L’innovation majeure porte sur ce qu’on appelle la prière eucharistique. Si le rite romain a toujours admis que la première partie de cette prière, la préface, conserve diverses formulations au cours des siècles, la seconde partie, au contraire, appelée « la règle de l’action sacrée », le « Canon actionis », a reçu une forme invariable entre le IVe et le Ve siècle ; par contre, les liturgies orientales admettaient cette même variété dans les anaphores elles-mêmes. Nous avons décidé d’ajouter trois nouveaux canons à cette prière. Toutefois, pour des raisons d’ordre pastorales et afin de faciliter la concélébration, nous avons voulu que les paroles du Seigneur soient identiques dans chaque formulaire du canon » (in La Documentation Catholique, 1er Juin 1969, n° 1541). La prière eucharistique a comme finalité de nous associer aux Paroles du Seigneur car elles expriment le don total qu’il fait de Lui-même. Cette offrande fonde et oriente la vie chrétienne. Lorsque le prêtre prononce ces Paroles, il s’unit toujours davantage et les fidèles avec lui à l’Eucharistie de Jésus qui nous met toujours à nouveau face à l’amour infini de Dieu pour nous.

12e partie – mardi 31 mars 2020

STRUCTURE DE LA MESSE

Ouverture de la célébration

Signe de croix

C’est le signe qui nous relie par la croix du Christ à la Sainte Trinité

Salutation du prêtre (tiré de Saint Paul ou de l’évangile)

Préparation pénitentielle : « Je confesse à Dieu » ou autre (trois formulations). Il s’agit de reconnaître que la grâce immense qui nous est faite à l’eucharistie ne vient pas de nos mérites personnels mais de la miséricordieuse bonté de Dieu.

Invocation et litanie adressée au Christ : Kyrie eleison. Le fait qu’elle ait été gardée dans sa forme grecque montre l’ancienneté de cette formule qui affirme que le Christ est Seigneur. Qu’il est Dieu

Gloria : très ancienne hymne au Christ

Prière d’ouverture appelée aussi « collecte » : Elle s’adresse à Dieu le Père, par son Fils Jésus Christ.

Liturgie de la parole

Première lecture (Ancien Testament)

Psaume

Deuxième lecture (tirée des épîtres des Apôtres)

Évangile

Homélie (vient du grec « conversation »)

Profession de Foi : le Credo (deux formes classiques : Symbole des Apôtres ou Nicée)

Prière universelle (préparée habituellement par les fidèles : oratio fideles)

Liturgie eucharistique

Préparation de l’autel et présentation des dons (le pain et le vin) : Offertoire

Prière sur les offrandes
Grande prière d’action de grâce : dialogue : « Le Seigneur soit avec vous… »

Préface : « Vraiment, il est juste et bon… »
Elle introduit le Sanctus récité par les fidèles qui s’associent à la prière des anges.

La prière eucharistique proprement dite introduit à l’épiclèse par laquelle l’Eglise implore la venue de l’Esprit Saint pour que les dons offerts (le pain et le vin) deviennent le Corps et le Sang du Christ.

Le récit de l’institution où le prêtre (et lui seul) dit, in persona Christi, les paroles mêmes de Jésus lorsqu’il donna à ses apôtres sa Chair et son Sang en nourriture éternelle et qui réalise le changement du pain et du vin en Corps et Sang du Christ.

L’anamnèse au l’Église fait mémoire du Christ, de sa mort, de sa résurrection et de son ascension dans le Ciel.

Les intercessions dite par un ou plusieurs prêtres s’il y a concélébration qui signifie que l’eucharistie est célébrée dans l’Église rassemblée, en communion avec l’Église du Ciel. Les prières sont donc pour les vivants et pour les morts.

La doxologie finale : « Par Lui, avec Lui et en Lui » est dite par le prêtre pour glorifier Dieu : Père, Fils et Saint Esprit. Elle est ratifiée par l’assemblée qui, par son amen, s’unit à l’offrande du Christ pour le monde.

Notre Père, fraction du pain (pendant l’Agnus Dei),

Communion des célébrants et des fidèles

Prière commune après la communion : « Prions ensemble »

Bénédiction et renvoi : « Allez dans la paix du Christ »

13e partie – jeudi 2 avril 2020

Une question importante pour nous est de comprendre ce que nous appelons la « présence réelle », la manière dont Jésus est vraiment présent dans ce morceau de pain consacré.

Sur quoi repose la foi en la présence réelle ?

Sur la parole de Jésus qui a affirmé après avoir multiplié les pains : « Je suis le Pain de Vie. Celui qui mange ce Pain vivra éternellement. Le Pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. Mon corps est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson » (Jn 6, 51, 55). Au cours du dernier repas avant sa mort, Jésus prit du pain et dit : « Ceci est mon Corps, prenez et mangez ». De la même manière il prit le vin et dit : « Ceci est mon Sang, prenez et buvez » (Mt 26, 26). Il est impossible pour un chrétien de mettre en doute cette parole si claire de Jésus qui dit lui-même : « Je suis la vérité ». Le pain et le vin consacrés sont donc bien le Corps et le Sang du Christ. Saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle ne disait pas autre chose : « À ce sujet la vue, le toucher, le goût se trompent ; c’est par la voix de la seule ouïe qu’on croit en toute sécurité ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien de plus vrai que cette parole de vérité ». La difficulté est de comprendre comment ce pain et ce vin sont devenus le Corps et le Sang de Jésus tout en gardant la même apparence et la même consistance chimique. Il ne s’agit pas du tout d’un langage symbolique. Il ne s’agit pas de croire en effet, que le pain « représente » le Corps du Christ et que le vin « représente » son Sang. L’Église a toujours cru à la réalité de cette présence. Au IVe siècle, Saint Cyrille de Jérusalem affirmait dans ses enseignements aux nouveaux baptisés : « Ce qui paraît du pain n’est pas du pain, bien qu’il soit tel pour le goût : c’est le Corps du Christ ; ce qui paraît du vin n’est pas du vin, bien que le goût en juge ainsi : c’est le Sang du Christ ».

14e partie – vendredi 3 avril 2020

Il nous faut expliquer maintenant comment le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Seigneur, même si nous touchons au « grand mystère » de la Foi. Pour cela nous sommes obligés de recourir aux catégories de la métaphysique. Si nous regardons un homme aux yeux bleus qui mesure 1 mètre 80, nous constatons qu’il y a plusieurs formes de réalité d’existence. L’homme existe par soi-même. La couleur bleue des yeux et la taille d’un mètre quatre-vingt ne peuvent exister que dans un autre. La couleur bleue n’existe pas par soi-même. Il y a nécessairement une fleur bleue, une chemise bleue, un ciel bleu. Ce qui peut exister par soi-même s’appelle la « substance ». Ce qui ne peut exister que dans un autre s’appelle l’ « accident ». En toutes choses existantes il convient de distinguer ce qu’est la chose (substance) de ses propriétés contingentes (accidents). Au moment de la consécration les apparences du pain et du vin demeurent (accidents) alors que les substances du pain et du vin ont été changées en celles du Corps et du Sang du Christ. Le pain et le vin ont gardé leurs propriétés physiques et chimiques alors que la réalité substantielle, c’est-à-dire l’être profond, a été radicalement changée. C’est ce que rappelle la lettre encyclique Mysterium fidei du saint pape Paul VI qui reprend le Concile de Trente : « Le Christ ne se rend présent dans ce sacrement que par la conversion de toute la substance du pain au Corps du Christ et de toute la substance du vin au sang du Christ… que l’Église catholique dénomme en toute justesse et propriété de terme transsubstantiation ». Cette compréhension n’est accessible à notre intelligence que par la foi en la parole de Jésus. C’est ce qu’affirme saint Jean Paul II dans sa lettre encyclique l’Eglise vit de l’eucharistie : « L’eucharistie est vraiment « mysterium fidei », mystère qui dépasse notre intelligence et qui ne peut être accueilli que dans la foi ».

15e partie – dimanche 5 avril 2020

Après avoir cherché à comprendre comment cette transformation du pain et du vin a pu s’opérer, il nous faut saisir le sens de ce que Jésus a voulu faire pour nous communiquer sa vie par l’instauration de l’eucharistie. Le Seigneur a choisi ces réalités simples et quotidiennes que sont le pain et le vin pour nous rejoindre de façon la plus concrète possible. Il se donne à manger, comme pour nous sauver de ce premier péché qui a consisté à manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Du désir de posséder la connaissance du bien et du mal pour devenir comme des dieux, l’homme est appelé à recevoir le don même que le Seigneur nous fait de sa vie pour entrer dans la véritable connaissance de l’amour. Celle-ci est source de vie et oriente vers tout bien. Le pain et le vin sont des éléments qui traversent l’histoire et les générations. Fruits de la création et du travail de l’homme, ils signifient aussi la mort et la résurrection. Le blé et le raisin sont écrasés pour devenir par le travail de l’homme une nourriture consistante qui rassemble autour de la table. Le vin réjouit le cœur de l’homme et évoque la dimension festive. En se rendant présent sous les apparences du pain et du vin le Seigneur nous donne de participer réellement à sa mort et à sa résurrection à travers toutes les dimensions de notre humanité puisqu’on meurt à ce que l’on voit, à ce que l’on touche, à ce que l’on sent, à ce que l’on goûte. La foi en la Parole de Dieu que l’on écoute ouvre l’accès à la Présence réelle et à la communion. Les sens corporels se convertissent spirituellement lorsque l’on s’associe par la foi et l’amour à l’offrande du Seigneur et que l’on accueille sa Présence au plus profond de notre être. C’est par amour que le Seigneur se fait eucharistie afin que notre vie devienne une vie eucharistique pour nos frères.

Mgr Michel Aupetit – site paris.catholique.fr

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